COMFYCADEMIA

journal d'une lectrice et d'une éditrice

De la collaboration induite par les services presses

Un autre billet sur mon travail d’éditrice de revue critique, cette fois sur l’étonnant aspect des services presses et ma réflexion quant à leur gestion.

Je reçois des exemplaires papier ou numérique, audio, illustré… depuis de nombreuses années, depuis que je partage mes lectures sur des blogues, carnets, articles, plus récemment en lien avec mes recherches, et maintenant avec mon travail à la direction de la revue. J’aimerai ici discuter des tensions de ce système, mais aussi de mon expérience.

J’ai toujours reçu comme un petit miracle qu’on m’offre des livres : pour moi qui les achète en grande quantité, c’est toujours une surprise incroyable que quelqu’un me fasse suffisamment confiance pour m’envoyer son travail (auctorial ou éditorial). Il y a une intimité dans l’exploration de ces nouveautés : elles sont le miroir de ce que d’autres pensent de nos goûts et intérêts, c’est aussi un bon indicateur de notre place dans la hiérarchie du monde littéraire. Il faut savoir être important, mais pas trop, mériter son exemplaire tout en restant ouvert à la surprise qui le suit.

Pour moi, c’est un éclairage particulier, des ouvrages que je n’aurai peut-être pas lu parce qu’ils ne me seraient pas tombés dans les mains, par exemple parce que je vis loin de toute librairie qui me convienne et commande donc la majorité de mes livres, limitant la sérendipité possible. Mais aussi parce que je suis encore fière de lire tous les services presses qui me parviennent. Tous. Y compris ceux qui ne font aucun sens pour la revue ou par rapport à mes goûts. Il en va du contrat de confiance passé avec leurs expéditeurs.

Dans mon travail éditorial, je me sers de ces lectures pour savoir si je vais réclamer une critique de l’œuvre et à qui, si je vais encourager un angle particulier. Je prépare des notes sur chacun des ouvrages me permettant aussi de les critiquer s’ils me semblent pertinents, sur Internet ou ailleurs. Ce sont pour moi des outils de travail, faisant partie des joies de la vie littéraire, jouant sur la fine ligne de la corruption : comme tout le monde, les cadeaux et attentions jouent dans la joie attachée à certains ouvrages.

Je garde ainsi une place particulière dans mon cœur pour la carte manuscrite d’Audree Wilhemy, autrice que j’aimais beaucoup avant cet épisode, qui aura été une des premières à m’adresser la correspondance de la revue et non à l’un de mes prédécesseurs (je reviendrais un jour sur ce que dit de l’édition qu’un homme présent 2 semaines soit plus naturellement adressé que moi au bout de nombreux mois). Alors, cette infime sororité a été un trésor dans cette mission. Bien que je sois assez objective pour savoir que j’aurai aimé l’ouvrage dans tous les cas, il a été lu en premier de la pile des services presses, et sans doute un peu plus représenté sur Instagram. Rien de dramatique : mais cela m’interroge.

Un autre part de mon interrogation vient de critiques beaucoup plus âgés, engageant des articles avant d’avoir aperçu les livres et attendant que la revue leur fournisse la matière. Je pense être trop jeune et avoir trop grandi dans un monde numérisé de la critique où les services presses se méritent par l’audience et la pertinence des textes produits pour comprendre cette approche. Sans doute me répondrait-on que je joue sur une ubérisation de la pratique, c’est un peu vrai.

Pour moi, un bon critique est spécialisé et cultivé, a sa propre voix et sa propre plume reconnue comme telle. Il ou elle reçoit ses propres SP en fonction de ces qualités, et peut en recevoir par rebond de la part de revues, mais se permettre d’exiger des exemplaires ? Au-delà du faux pas, cela me semble le meilleur moyen de ne pas en obtenir.

Cette présence par soi-même assure une forme d’indépendance et d’assurance de ton. Elle est surtout précieuse, je pense, pour assurer sa voix, je n’imaginerais jamais ne publier que dans un seul cadre, encore moins un dont je n’ai pas le contrôle.

Malgré mon amour pour le système des services presses actuels et son soutien à la critique indépendante, tant sur les réseaux sociaux que dans les revues, je suis consciente de ses limites. Il faut commencer par critiquer des livres que l’on se procure soi-même, et bien que cela fasse partie de la vie de tout lecteur et que je ne crois pas que les critiques soient possibles en dehors de cette pratique, cela crée forcément un frein. Bien sûr, entre les bibliothèques, les services en ligne, dont des services offrant des ARCs facilement, pour des personnes sans littératie numérique et sans habitude du monde littéraire, cela peut être difficile. Pourrait-on alors considérer cet apprentissage comme une formation préliminaire ? Sans doute…

La double fidélité qui se construit entre critiques et œuvres est belle. Voir les liens entre édition et critique, comprendre les affinités entre les écritures au fil du temps est précieux. Le travail de sélection effectué par les maisons d’édition est forcément lacunaire et il est facile de se sentir oublié, pourtant j’aime voir ce système.

L’un de mes grands plaisirs est de demander à un·e critique d’écrire sur un ouvrage pour me faire répondre qu’iel vient de le finir et a déjà un angle en tête. Cette confirmation de la compréhension de la pratique de lecture de l’autre rejoint la joie que je pouvais avoir comme bibliothécaire quand mon conseil tombait juste.