« mais toi, tu as tout lu… »
Hum, non.
Et pourtant.
Je suis quotidiennement confrontée à l’immense tâche d’absorber la production éditoriale actuelle. Ce qui est parfaitement impossible, même si je lis vite. Depuis des années (le début de ma maitrise en 2017, je pense), je lis entre 10 et 15 livres par semaine, donc oui, j’en ai lu un nombre certain. Et pourtant, je ne suis pas capable de suivre le rythme ! Il y a trop de choses partout et il est incroyablement difficile de ne pas se perdre.
Alors, comment faire ? C’est ce que j’aimerais discuter ici. Quoi faire de l’actualité littéraire ?
Dans mon cas, cela fait partie de mon métier, donc c’est un peu particulier. Pour aiguiller et sélectionner les critiques (voir mon billet sur les appels à textes) je dois avoir une idée de ce qu’il se passe, je dois être en quête de ce qui sort, de ce qui est intéressant et inévitablement de ce qui l’est moins, je dois comprendre les tendances pour être capable de savoir ce qui est pertinent à dire dans la revue.
Qu’est-ce qui pourrait aider le public qui a moins le temps que moi de scruter les publications, quels outils je pourrais lui donner, à ce lectorat, pour construire son parcours de lecture. Je suis censée faire partie du « comment » dans cette situation.
J’utilise beaucoup les revues (moins la mienne, pour des raisons évidentes) pour me faire une idée, je passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux (sur mon temps de travail !), je lis les envois des maisons d’édition… et j’explore les catalogues incongrus. J’essaie de trouver de nouvelles choses, tout en supposant que si l’ouvrage m’échappe, c’est que je ne suis qu’une partie du problème. Parfois, un moins bon référencement ou la difficulté de se procurer certains ouvrages au Québec joue, parfois je n’ai juste pas regardé au bon endroit. Alors bien sûr ma position professionnelle m’aide en me procurant des livres gratuits (voir mon billet sur les services presses), mais bien insuffisamment pour combler ma curiosité. Je suis un rouage de l’industrie, tant par mon travail que par ma contribution financière au monde du livre.
C’est difficile à entendre, mais il n’y a qu’en lisant qu’on peut rester au courant, en lisant et en cherchant (pis en collectionnant parce que cela fait partie de la joie).
Comme je l’ai dit, je lis beaucoup, ce qui veut aussi dire qu’à la 4e crise de la quarantaine qui réinvente le récit de soi, j’ai bien envie de claquer la porte et de demander qu’on épargne mon temps, le temps du public et des éditeur·rice·s (ou des stagiaires) qui ont laissé passer l’ouvrage… mais je suis quelqu’un de plutôt diplomate et je me contente donc de refermer l’ouvrage. J’ai malheureusement des goûts assez imprévisibles, mêlant Boussole de Mathias Énard et Space Opera de Catherynne M. Valente, et osant affirmer qu’ils parlent fondamentalement de la même chose. J’aime passionnément Le soleil d’Alexandre et Lucien, tout en adorant la poésie concrète. En un mot, je suis incroyablement difficile et plus c’est improbable, plus je vais m’attacher à l’ouvrage (il faudra un jour que je fasse un billet sur mes goûts, afin de n’aider personne).
J’en suis d’autant plus consciente que je vais facilement rejeter des ouvrages, je commence à avoir un bon radar à tropes, et hormis ma capacité à reconnaitre quand je ne suis pas le public visé, par exemple, parce que l’horreur me laisse de marbre, loin à l’extérieur du texte (sauf pour T. Kingfisher, toi, je t’aime !), je suis une atroce critique.
C’est pour cela que je ne suis pas critique, mais éditrice, que je cherche à éclairer de nouvelles choses, à créer de l’enthousiasme, pas à être payée pour être ronchon (malheureusement). Je rêve de la posture de l’exégète, au sens de Pacôme Thiellement, depuis le fond de ma bibliothèque, prétendant avoir remarqué ce que personne n’a vu. Savant fou changeant le papier en rêve, et voulant le crier à la face du monde. Plus sérieusement, j’ai simplement la formation académique (il aura fallu 10 ans et 4 universités) et le temps de plonger dans ce monde et de l’observer. Et je suis hyperlexique, ce qui a pourri ma vie scolaire et est devenu mon arme de prédilection, combinée à une mémoire du détail et à une passion pour yapper sur mes lectures.
Alors je triche, j’écoute des livres audio toute la journée, je lis des blogues, je regarde des vidéos et des livres, je demande autour de moi, je traine en librairie, je parle de livres toute la journée, jusqu’à ce qu’on me renvoie dans ma forêt ou je continue en ligne. Et je lis ce qui ressort, je compare, et je reprends le dialogue.