COMFYCADEMIA

journal d'une lectrice et d'une éditrice

Explorer la mémoire végétale

Critique de Biotanistes, de Anne-Sophie Devriese

Éditeur
ActuSF
 
Date de parution
1er juin 2021
 
592 pages
 
Date de la critique
11 décembre 2025

Dans Biotanistes, Anne-Sophie Devriese imagine un futur où la biodiversité terrestre a presque entièrement disparu, laissant l’humanité en situation de survie permanente. Dans ce monde ravagé, une institution exclusivement féminine forme de jeunes élues (majoritairement des orphelines) à une mission aussi essentielle que périlleuse : voyager dans le passé une seule fois, au prix d’une forte probabilité de ne jamais revenir, afin d’y collecter des graines et des fragments de mémoire capables de nourrir la reconstruction écologique du présent diégétique. La protagoniste, comme ses consœurs, grandit dans un espace qui tient à la fois du couvent et du laboratoire, un lieu où l’étude, la discipline et la sororité se mêlent pour préparer ces futures voyageuses à affronter l’incompréhension d’un temps lointain.

Celles qui ne sont pas appelées à voyager, ou qui en reviennent diminuées, deviennent artisanes : elles travaillent des textiles vivants, des plantes modifiées qui s’adaptent au corps, au climat ou aux émotions de celles et ceux qui les portent. Cette hybridation entre matérialité et végétal trace le portrait d’une société qui a fait de la biologie une technologie de survie, mais aussi un art sensible, profondément ancré dans les relations quotidiennes. Le roman distille ainsi une série de visions brèves, mais saisissantes, d’un futur où la créativité humaine s’exerce avant tout pour réparer, maintenir et préserver.

Dans la seconde partie du roman, l’intrigue — relativement simple par nature, car pensée pour un lectorat adolescent — se déploie autour des choix éthiques et politiques auxquels sont confrontées les jeunes femmes. À mesure que la protagoniste découvre les contradictions internes de l’institution chargée d’assurer la pérennité de l’espèce, une résistance discrète s’organise dans ses marges, rappelant combien les récits d’émancipation émergent fréquemment des interstices plutôt que des centres de pouvoir. Il y a ici un écho, subtil, mais réel, aux Chroniques du pays des mères d’Élisabeth Vonarburg : même sororité structurante, même tension entre institution et individu, mais dans une version moins dystopique, où la place des hommes demeure ouverte et libre au sein du reste de la cité.

Cette vision fait de Biotanistes une proposition singulière dans le champ du solarpunk. Là où le genre explore souvent des communautés résilientes et inventives dans un futur encore habitable, Devriese se situe après l’effondrement, au moment où la reconstruction commence à peine. Le roman propose ainsi une forme de solarpunk tournée vers les ruines : moins triomphante, plus fragile, mais tout aussi porteuse d’espoir. Les incursions dans notre présent — perçu comme le prélude à la catastrophe — fonctionnent comme des avertissements, certes convenus, mais efficaces, sur notre responsabilité collective face à l’érosion du vivant.

Si la narration reste volontairement accessible et parfois linéaire, elle offre néanmoins un terrain riche pour réfléchir à la manière dont les sociétés humaines pourraient, un jour, assumer la charge de réparer le monde plutôt que de le consommer. Les discussions entre les personnages, la place accordée au soin, à la transmission, et à la possibilité même de désobéir, construisent une lecture stimulante, notamment pour un public jeune. Biotanistes réussit ainsi à conjuguer aventure, éthique écologique et exploration sensible de la sororité — et c’est dans cet équilibre que réside sa plus belle réussite.