COMFYCADEMIA

journal d'une lectrice et d'une éditrice

Hybrider les imaginaires

Critique de Finna, de Nino Cipri

Éditeur
Tor Publishing Group
 
Date de parution
20 février 2020
 
144 pages
 
Date de la critique
25 décembre 2025

Dans Finna, novella publiée chez Tor.com, Nino Cipri propose un récit à la fois ludique et profondément mélancolique, situé dans un décor aussi familier que déroutant : une grande surface de meubles à monter, aux noms imprononçables évoquant autant l’esthétique scandinave que des incantations magiques. Le protagoniste, salarié discret et peu remarquable, enchaîne ses quarts de travail avec une conscience professionnelle presque mécanique. Rien, dans son quotidien, ne le distingue vraiment : il est de ceux que l’on qualifie volontiers de « losers », non par manque de volonté, mais par épuisement structurel.

L’intrigue bascule lorsqu’il découvre qu’en parcourant le labyrinthe des pièces d’exposition selon certains enchaînements précis, il est possible d’ouvrir des portails vers des dimensions parallèles. Chaque monde possède sa propre déclinaison du même magasin : mêmes rayons, mêmes objets, mêmes parcours imposés, comme si la logique marchande avait colonisé l’ensemble du multivers. Cette découverte donne naissance à une forme d’exploration involontaire, à la fois aventureuse et absurde, où l’espace commercial devient un territoire instable, peuplé de dangers inattendus.

Cipri s’amuse alors à hybrider les imaginaires : on reconnaît des échos aux mimics de Dungeons & Dragons, ces objets apparemment inoffensifs qui se révèlent hostiles, mais aussi une filiation avec le roman ouvrier du XXe siècle, attentif aux gestes répétitifs, aux hiérarchies internes et aux solidarités fragiles qui naissent dans les marges du travail. Le magasin n’est pas seulement un décor : il est une machine narrative, un espace clos dont la rationalité se fissure peu à peu, révélant la violence latente de son organisation. Les mises en scène demandées gagnent alors une valeur de mantra de protection, veillant à protéger la perméabilité des mondes et à assurer que les client·e·s ne sont pas soumis.es aux monstres qui rodent déguisés en meuble.

Derrière l’aventure interdimensionnelle se dessine une réflexion incisive sur les emplois abrutissants, ces postes exigeant de longues heures, une disponibilité constante et offrant en retour peu de reconnaissance, des salaires bas et des congés rares. Le travail sur le plancher du magasin devient l’emblème d’un épuisement généralisé, où la santé mentale des employé·es est constamment mise à l’épreuve. Cipri décrit avec justesse cet état de fatigue diffuse, ce sentiment d’être interchangeable, remplaçable, déjà à moitié absent à soi-même. Ce qui est un avantage quand tout employé peut être dévoré par un monstre ou remplacé par un clone au détour d’un couloir, mais plus problématique quand il s’agit de penser les vies humaines.

La micro-société qui se forme au sein du magasin n’en est pas moins complexe : des alliances s’y nouent, des tensions émergent, des politiques internes se mettent en place. Cette organisation précaire permet une certaine survie collective, mais elle n’abolit jamais la violence du système. L’aventure promise par l’ouverture des portails apparaît d’abord comme une échappatoire grisante, une brèche dans la monotonie du quotidien. Pourtant, à mesure que les mondes s’accumulent, une évidence s’impose : l’abrutissement est transdimensionnel. Où que l’on aille, le magasin revient, avec ses règles, ses cadences et ses impasses. Les mêmes manuels pour les mêmes objets, gagnant cependant des usages différents selon les contraintes des différents mondes qui les accueillent.

Finna refuse ainsi le fantasme d’un ailleurs salvateur. Seuls ceux et celles capables de circuler entre les mondes, de comprendre et de manipuler leur complexité peuvent espérer échapper, partiellement, à cette logique d’écrasement. Cipri ne propose pas de solution simple : il esquisse plutôt une lucidité amère, où la survie passe par la navigation, la ruse et la solidarité, plutôt que par la fuite pure et simple.

Courte, mais dense, cette novella réussit à conjuguer imagination spéculative et critique sociale sans sacrifier l’une à l’autre. Finna s’inscrit ainsi dans une tradition contemporaine de la science-fiction attentive aux conditions matérielles de l’existence, tout en jouant avec les codes du fantastique et du jeu de rôle. Une œuvre modeste en apparence, mais d’une résonance surprenante, qui transforme le labyrinthe du magasin en métaphore d’un monde du travail dont il devient de plus en plus difficile de s’extraire.