Une communauté irrégulière
Critique de The Very Secret Society of Irregular Witches, de Sangu Mandanna

Dans The Very Secret Society of Irregular Witches, Sangu Mandanna raconte l’histoire de Mika Moon, une jeune sorcière contrainte de réinventer son existence après s’être séparée de sa tutrice. Élevée dans l’idée que les sorcières doivent vivre seules pour préserver le secret de la magie, Mika mène une vie fragmentée, ponctuée de déplacements et d’attachements avortés. Pour subsister, elle tient une chaîne YouTube où elle parle de magie dans une esthétique new age assumée, persuadée que personne ne prendra ses propos au sérieux. C’est pourtant cette visibilité paradoxale qui attire l’attention de deux hommes à la tête d’une étrange maisonnée, qui la recrutent pour une mission délicate : enseigner à trois fillettes comment contrôler leurs pouvoirs, avant qu’ils ne deviennent incontrôlables et dangereux pour elles comme pour leur entourage.
Le cœur du roman se déploie dans cette grande maison isolée, où cohabitent adultes cabossés et enfants puissants, tous·tes porteur·e·s de blessures plus ou moins visibles. Chargée de transmettre un savoir magique, Mika se retrouve surtout confrontée à ce qui lui a toujours été refusé : la possibilité de s’ancrer, de rester, de faire communauté. Très vite, l’intrigue s’éloigne d’une simple initiation magique pour devenir un récit de construction collective. Entre romance douce, élans d’adoption mutuelle et prises en charge de traumatismes anciens, la maison se transforme peu à peu en un refuge, un lieu où chacun·e peut apprendre à habiter son existence sans s’excuser d’être là.
Le roman s’inscrit pleinement dans le genre de la cosyfantasy, dont il épouse les codes tout en les affinant. La magie n’y est jamais spectaculaire ou conquérante ; elle est domestique, quotidienne, intimement liée au care. Ce qui importe n’est pas tant la maîtrise des pouvoirs que la capacité à les inscrire dans un tissu relationnel solide. La famille, ici recomposée, choisie, parfois improvisée, devient le véritable moteur de l’intrigue. Loin d’un idéal lisse, Mandanna montre une communauté traversée de maladresses, de silences et de peurs, mais capable de se transformer à mesure qu’elle accepte ses propres fragilités.
L’un des aspects les plus intéressants du roman réside dans sa manière de penser le coven. Longtemps présenté comme une structure figée, secrète et normative, le groupe de sorcières se construit ici par touches successives, au gré des rencontres et des transmissions. Si ces femmes restent contraintes au secret dans le monde extérieur, leurs échanges internes sont riches, vivants, et profondément évolutifs. Le savoir ne circule pas de façon verticale, mais se transforme au contact des expériences individuelles. Les pratiques magiques elles-mêmes changent, s’adaptent, se réinventent à partir de besoins concrets et partagés, dessinant les contours d’une société souterraine capable d’évoluer malgré — ou peut-être grâce à — sa marginalité.
Sous ses dehors chaleureux, The Very Secret Society of Irregular Witches propose ainsi une réflexion fine sur le care, la transmission et la possibilité de guérir ensemble. L’espoir qui traverse le roman n’est pas celui d’un monde débarrassé de ses blessures, mais celui d’espaces capables de les accueillir sans jugement. En faisant de la maison un asile au sens plein du terme — un lieu de protection, mais aussi de transformation —, Mandanna inscrit son récit dans un imaginaire où la magie sert avant tout à rendre la vie habitable. Une cosyfantasy profondément réparatrice, qui rappelle que grandir passe souvent par l’acceptation de dépendances choisies et de solidarités patientes.