COMFYCADEMIA

journal d'une lectrice et d'une éditrice

Écologie, autonomie et magie du quotidien

Critique de The Spellshop, de Sarah Beth Durst

Éditeur
Bramble
 
Date de parution
27 mai 2025
 
400 pages
 
Date de la critique
12 février 2026

The Spellshop, premier tome de la série se déroulant dans cet univers, précède The Enchanted Greenhouse, dont j’ai déjà parlé sur ce blogue (ici : https://comfycademia.emmanuellelescouet.com/index.php/2025/11/18/au-coeur-des-serres-au-bord-du-monde-2/). Ce roman marque à la fois l’entrée dans un monde narratif appelé à se déployer sur plusieurs volumes et ma rencontre avec l’écriture de Sarah Beth Durst. Il s’agit d’un point d’origine : celui où tout commence à se fissurer, à se déplacer, à se recomposer.

Le récit s’ouvre sur un moment de bascule. L’empire colonial qui maintenait l’unité du monde s’effondre à la suite d’émeutes anarchistes qui gagnent rapidement la capitale. La protagoniste, bibliothécaire au sein de l’équivalent des archives nationales, voit sa vie bouleversée lorsque la violence arrive littéralement à sa porte. Gardienne de savoirs confisqués par l’ordre des bibliothécaires, elle est contrainte de fuir dans l’urgence, emportant avec elle une plante consciente, le chlorophytum Caz — particulièrement important dans la backstory menant à The Enchanted Greenhouse — et de nombreux ouvrages sauvés de l’incendie qui déclenche son exil.

Son refuge est la maison familiale, héritée à la mort de ses parents, sur l’île de son enfance qu’elle a quitté des décennies plus tôt. Là, le roman adopte les rythmes familiers de la cosyfantasy : l’installation progressive, la redécouverte des lieux, la reprise des liens avec les habitant·e·s du village, l’attention portée aux gestes quotidiens. Peu à peu, la protagoniste se construit un entourage, des amitiés solides, puis un véritable coven magique, alors même que les pratiques magiques restent officiellement interdites. La chute de l’empire, cependant, rebat les cartes : les interdits perdent de leur force, les marges deviennent des espaces d’expérimentation.

Les savoirs liés aux plantes, au soin et au travail de la terre avaient été jalousement conservés par l’ordre des bibliothécaires. En s’appropriant ces connaissances, d’abord pour les protéger, ensuite pour les faire vivre, la protagoniste apprend à cultiver, à produire des remèdes simples, à répondre aux besoins concrets de la communauté. De là naît le spellshop du titre, dissimulé sous l’apparence anodine d’une boutique de confitures (permettant de collaborer avec d’autres marchands du village notamment la boulangère, permettant de cacher des remèdes et de travailler le mieux-être des habitant·e·s discrètement). Ce commerce modeste devient un lieu de circulation des savoirs, de soin et d’entraide, inscrit au cœur du village. Tout en mobilisant l’esthétique cottage core du genre (un peu comme dans The Honey Witch), elle va reconstruire la maison et faire fructifier le jardin laissé à l’abandon. Le care passe tout d’abord par cet écosystème à reconstruire, puis s’étend peu à peu à ce qui l’entoure.

L’environnement occupe une place centrale dans le roman. La protagoniste lutte autant pour protéger son île des tempêtes provoquées par les abus de la capitale que pour préserver les zones humides, essentielles à la survie des sirènes et des autres créatures qui y vivent. La nature n’est jamais un simple décor : elle est un système vivant, fragile, avec lequel il faut composer, négocier, apprendre à cohabiter.

Dans sa seconde moitié, The Spellshop déploie une réflexion plus politique qu’il n’y paraît d’abord, comme souvent pour ce genre. Le renversement de l’empire est observé depuis le point de vue des lettré·e·s, de celles et ceux qui détenaient les outils de compréhension du monde sans en maîtriser les leviers de pouvoir. Celleux-ci ont dû fuir, sont partis souvent avec des fragments de connaissances, et vont devenir instrumentaux dans l’établissement d’un réseau alternatif de diffusion des savoirs, et dans la structuration horizontale des communautés. Le roman explore alors la construction d’alternatives de gouvernance : certaines îles s’autodéterminent, reprennent une forme d’indépendance, inventent leurs propres équilibres. Loin des récits héroïques de révolution, Durst privilégie une approche située, patiente, attentive aux effets concrets du changement sur les existences ordinaires.

C’est sans doute là que réside la force du roman : dans cette articulation entre effondrement des structures impériales et reconstruction par le bas, à travers le soin, la transmission et la relation au vivant. The Spellshop s’inscrit pleinement dans une cosyfantasy qui n’est ni naïve ni dépolitisée, mais qui propose, à hauteur humaine, des manières d’habiter autrement un monde abîmé.