COMFYCADEMIA

journal d'une lectrice et d'une éditrice

Steampunk sans vapeur, mystères sans élan

Critique de The Immorality Engine: A Newbury & Hobbes Investigation, de George Mann

Éditeur
Tor Publishing Group
 
Date de parution
3 juillet 2012
 
352 pages
 
Date de la critique
20 novembre 2025

Troisième tome de la série Newbury & Hobbes, The Immorality Engine nous ramène dans un Londres alternatif où la reine Victoria, brisée, survit grâce à un appareillage mécanique sophistiqué. Ce détail, qui pourrait être l’ancrage fort d’un imaginaire steampunk, reste pourtant marginal : la souveraine n’apparaît qu’épisodiquement et son rôle se cantonne à celui d’une figure distante, presque spectrale. De même, les automates qui peuplent parfois ce décor industriel ne sont que de discrets figurants, lorsqu’ils sont même présents. Au cœur du récit, on retrouve Sir Maurice Newbury, enquêteur brillant et conseiller de la Couronne, accompagné de Miss Veronica Hobbes, assistante dévouée et fine observatrice. Tous deux sont confrontés à une série de meurtres impossibles, liés à d’étranges expériences flirtant avec les limites de la science et de la morale. En arrière-plan, un arc narratif consacré aux arts occultes, esquissé dès le premier tome, se poursuit… mais à un rythme si lent qu’il peine à nourrir véritablement la tension.

Si l’on devait définir l’atmosphère de la série, ce ne serait pas tant le steampunk annoncé que le polar victorien légèrement relevé d’éléments surnaturels. Comme dans de nombreuses sagas d’enquête, on retrouve le duo formé d’un esprit d’exception et d’un partenaire que l’on croit secondaire avant de découvrir qu’il possède ses propres zones d’ombre et ses talents cachés. La romance implicite qui unit Newbury et Hobbes suit une trajectoire prévisible : étirée sur des volumes entiers, elle n’évolue guère, se contentant de clins d’œil et de sous-entendus. Quant au penchant de Newbury pour certaines substances, clin d’œil assumé à Sherlock, il est plus souvent cité que réellement intégré à la dynamique de l’intrigue. Là encore, l’occasion était belle d’explorer les conséquences psychologiques et morales d’un tel vice sur un enquêteur de ce calibre ; l’auteur préfère le laisser en marge.

La structure narrative joue volontiers avec les codes des penny dreadfuls : rebondissements attendus, méchants aux motivations exagérément sombres, science interdite et conspirations à demi dévoilées. Ces ingrédients pourraient être savoureux s’ils étaient réinventés ou détournés ; ils sont ici reproduits sans surprise, comme si la série préférait s’installer dans un confort de genre plutôt que de chercher à en repousser les frontières. Le rythme souffre d’ailleurs de cette prudence : les révélations avancent au compte-gouttes, et certains arcs semblent suspendus d’un tome à l’autre sans que le lecteur en tire un vrai sentiment de progression. Le tome 2, par exemple, se concentre sur une histoire de momie qui promettait une intrigue intrigante mais se réduit finalement à la quête d’un individu souhaitant devenir immortel, sans véritable lien avec la momie elle-même : il ne s’agit ni d’une malédiction ni d’une maladie, mais d’un rituel vaguement associé au corps momifié ; ce qui prouve d’ailleurs son inefficacité, puisque l’homme est mort depuis longtemps. Le tome 3, lui, joue sur l’horreur de clones ratés : une idée qui aurait pu être dérangeante mais qui vire au cliché, avec ses “poupées” imparfaites griffant les murs jusqu’au sang et hurlant des prophéties incohérentes.

C’est d’autant plus dommage que le concept initial laissait espérer un univers plus affirmé. Comparée à d’autres séries du même registre, la faiblesse apparaît nettement. Pour une dynamique de duo d’enquêteurs à Londres, Glass & Steele de C. J. Archer offre un mélange plus vivant, où la relation entre les protagonistes se développe à chaque volume et où les intrigues secondaires trouvent leur place. Pour un usage plus ambitieux de l’imaginaire steampunk mêlé à la magie et à la science-fiction, The Invisible Library de Genevieve Cogman s’avère bien plus satisfaisante : certains tomes explorent pleinement des environnements où la vapeur, les engrenages et l’ésotérisme s’entrelacent pour produire des mondes riches et immersifs.

Face à ces références, The Immorality Engine, et la série plus largement, laisse une impression de rendez-vous manqué. George Mann installe un décor qui pourrait être fascinant et pose les jalons de plusieurs fils narratifs prometteurs, mais s’arrête souvent au seuil de ce qui pourrait les rendre inoubliables. Ce n’est pas une lecture déplaisante – l’écriture est fluide, le Londres brumeux est rendu avec soin, et les scènes d’action sont efficaces – mais elle manque de ce souffle et de cette inventivité qui donnent envie de se précipiter sur le tome suivant. Pour le lecteur en quête d’un steampunk assumé, ou d’un polar victorien enrichi de fantastique audacieux, il existe ailleurs des propositions plus abouties et plus généreuses.