Une rencontre manquée avec Nelly Arcan
Critique de La vie continuée de Nelly Arcan, de Johanne Rigoulot

Dans La vie continuée de Nelly Arcan, Johanne Rigoulot annonce vouloir explorer la figure de l’écrivaine québécoise disparue en 2009, connue pour ses textes à vif, traversés par les obsessions du corps, de l’image (et surtout du regard masculin) et de la mort. Le dispositif annoncé laisse présager une enquête littéraire : venue de Paris, l’autrice séjourne quelques semaines au Québec, rencontre des proches, se rend dans des lieux qui ont marqué l’existence et l’œuvre d’Arcan. Le récit s’organise autour de fragments de ces visites, de conversations et de réflexions sur l’écrivaine, qui devraient, en principe, éclairer d’un jour nouveau la trajectoire de cette voix singulière. Mais très vite, la promesse s’efface au profit d’un autre fil narratif : celui, omniprésent, de l’expérience personnelle de Rigoulot, de ses souvenirs, de ses impressions, de ses propres liens à l’écriture.
Ce glissement, qui pourrait ouvrir sur une mise en parallèle féconde entre deux parcours, se résout ici en une autofiction largement autocentrée. Si Nelly Arcan figure dans le titre, elle reste souvent en arrière-plan, réduite à quelques faits bien connus – sa carrière rapide, ses apparitions médiatiques, ses thèmes récurrents – sans que ceux-ci soient analysés ou réinterprétés. Les rencontres avec celles et ceux qui l’ont connue se succèdent, mais ne donnent lieu à aucun véritable échange : les personnes sont nommées, l’endroit précisé, puis la scène se referme aussitôt, sans dialogue, sans voix autre que celle de l’autrice. L’ambiance des cafés, les paysages traversés, deviennent les seuls cadres de ces entrevues, qui ne produisent pourtant aucun matériau nouveau sur l’écrivaine ou son œuvre… et son majoritairement laissé à l’imagination du·de la lecteur·rice qui a intérêt à connaitre les lieux pour saisir leurs implications.
Le regard que Rigoulot porte sur le Québec, et plus largement sur la culture littéraire francophone qui s’y déploie, reste celui d’une visiteuse de passage. Quelques semaines suffiraient, semble-t-il, à comprendre un milieu complexe ; or cette posture donne au récit une tonalité superficielle, appuyée sur des impressions fugaces plutôt que sur une véritable immersion. Le texte se replie alors sur les préoccupations personnelles de l’autrice, sur ses souvenirs familiaux ou ses méditations sur sa mère, qui a volontairement épousé un homme détestable, sans lien tangible avec Arcan. Ces incursions, parfois teintées d’un sexisme attribué à « l’époque » pour mieux s’en dédouaner, apparaissent déconnectées du sujet initial.
Cette distance avec son objet devient d’autant plus frustrante que la figure de Nelly Arcan, abondamment commentée depuis sa disparition, impose aujourd’hui un défi : celui d’apporter un regard neuf, ou au moins un angle intime qui justifie un livre supplémentaire. Rien ici ne répond à cette exigence : Rigoulot ne revendique pas un attachement profond à l’œuvre d’Arcan, qu’elle n’aurait pas particulièrement marquée, et la proximité biographique qu’elle avance – être née à quelques années d’écart – demeure un lien bien mince. En filigrane, le projet semble relever moins d’une nécessité littéraire que d’un prétexte à combler un manque d’inspiration, où l’évocation d’Arcan sert avant tout de point d’ancrage marketing.
Au final, La vie continuée de Nelly Arcan ne tient pas la promesse que son titre suscite. Ni véritable enquête, ni essai critique, ni témoignage intime, il oscille entre carnet de voyage et autoportrait déguisé, laissant la figure d’Arcan à la périphérie. Les rares éléments qui la concernent directement sont déjà connus, maintes fois analysés, et ne bénéficient pas ici d’un éclairage inédit. Cette absence de substance, face à une œuvre aussi dense et complexe que celle d’Arcan, confère au livre une tonalité creuse : on referme ces pages avec l’impression que tout restait à dire, et que l’essentiel, encore une fois, se trouve ailleurs.
Tout, dans ce texte, finit par sonner comme une variation supplémentaire sur une crise de la quarantaine, thématique déjà surabondante dans les rayons et particulièrement présente dans la rentrée littéraire 2025. Fatigue existentielle, introspection autoréférentielle, retour sur une jeunesse idéalisée : autant de motifs usés qui, sans renouvellement ni apport singulier, finissent par se confondre avec des dizaines d’autres ouvrages publiés au même moment, rendant celui-ci d’autant plus anecdotique.