Introduction à mon édition
J’ouvre avec ce billet une nouvelle section de mon site, que je souhaite consacrer à mon quotidien d’éditrice. Cela fait maintenant une dizaine d’années que je travaille dans le monde du livre, en traversant de nombreuses étapes de la chaîne : illustratrice, bibliothécaire, maquettiste et graphiste pour le papier, éditrice web et numérique (notamment en EPUB), éditrice générale… jusqu’à mon poste actuel de directrice de revue. Aujourd’hui, j’accompagne plusieurs projets éditoriaux et je dirige Nuit Blanche. C’est ce quotidien que je souhaite raconter et interroger ici.
Depuis mai 2025, j’ai pris en charge la reconstruction de Nuit Blanche. La mission est enthousiasmante, mais aussi vertigineuse : repenser la direction éditoriale tout en assurant le sauvetage administratif et financier d’une revue portée par une équipe très réduite. Parallèlement, je mène d’autres projets : contrats de graphisme, direction d’ouvrages, édition scientifique pour la revue Multimodalité(s), design et édition web, production d’ePub, enseignement de l’édition à l’université. Cette diversité me donne matière à réflexion sur la pratique éditoriale, et j’ai envie d’en partager quelques fragments.
Ce qui me passionne dans le travail en revue, c’est la multiplicité des gestes : la construction des appels à textes, le suivi des articles, les retours aux auteur·rices, la mise en page, l’organisation de la diffusion… autant d’étapes différentes qui donnent vie aux textes. Il est facile d’oublier qu’un texte publié est toujours le produit conjoint de ses auteur·rices et de tout le travail éditorial qui en a rendu l’existence possible. J’aime ce rôle de catalyseur, qui accompagne la matérialité et la lisibilité des œuvres. Mais pour que ces rencontres réussissent, chaque étape doit être pensée sur mesure, adaptée au projet et à son équipe, ce qui exige beaucoup de réflexion et d’organisation.
Au fond, mon intérêt se porte souvent davantage vers les éditeur·rice·s que vers les auteur·rice·s. J’aime observer les lignes éditoriales, les paris qu’elles engagent, les manques qu’elles laissent entrevoir. Il y a une vraie finesse à percevoir ce qui manque sur une scène éditoriale, ce qui pourrait intéresser un lectorat et la manière dont cela doit être abordé. C’est une forme d’étude du Zeitgeist : comprendre ce qui traverse un milieu culturel à un moment donné, et comment la critique s’y inscrit. C’est aussi cela que je veux explorer dans cette section : l’art de construire des regards critiques, et la façon dont ils nourrissent le paysage littéraire.
Enfin, je préfère le dire d’emblée : le milieu du livre, et plus largement le secteur culturel au Québec n’est pas toujours accueillant pour une femme encore perçue comme « jeune » (mais si, promis !). Ce sera aussi l’un des fils de réflexion de ces billets : rappeler qu’aucun projet éditorial n’existe seul, et que ses fragilités dépendent aussi des rapports humains qui le soutiennent – ou qui l’entravent.
Je dois aussi avouer une part d’insécurité dans ce métier. C’est un travail de passion, jamais un choix dicté par l’argent ; pourtant, il reste un rôle ingrat. Trop souvent, l’éditeur·rice est perçu·e comme un mal nécessaire, quelqu’un·e qu’il est acceptable de rabaisser, d’interrompre ou de traiter comme un·e exécutant·e. Or, ce travail mérite mieux : c’est un poste de chef d’orchestre, qui demande une vision et une cohérence. Les contributeur·rices oublient parfois que la collaboration repose aussi sur le respect des gestes éditoriaux. Être exigeant, oui ; être désagréable, non. Si j’aspire à des rapports de travail les plus horizontaux possibles, cela suppose aussi que chacun·e reconnaisse la valeur de ce rôle discret, mais essentiel, sans lequel les textes ne prendraient pas forme.