COMFYCADEMIA

journal d'une lectrice et d'une éditrice

Pourquoi mordre la main qui vous publie ?

Je parle souvent de collaboration dans ces billets sur l’édition. Mais aujourd’hui, je veux aborder une autre facette : celle du pouvoir et du choix, inhérents au rôle de directeur·rice de publication d’une revue — ou quel que soit le titre que l’institution lui attribue.

Dans mon cas, même si je consulte des relecteur·rice·s, que je sollicite des avis, que je rassemble des retours, la décision finale m’appartient. Non par goût du pouvoir despotique, mais pour garantir la cohérence d’ensemble. Un article peut être refusé pour bien des raisons : parce qu’il ne correspond pas à la thématique souhaitée, parce que l’ouvrage a déjà été traité récemment, parce que le format ne respecte pas les critères de la revue ou rubrique, parce que le texte est trop superficiel… Chaque fois, je prends soin d’expliquer cette décision, aussi diplomatiquement que possible. C’est généralement plus par manque de chance que par manque de talent, même si c’est difficile à entendre.

Mais il existe une autre raison que je n’avais pas imaginé devoir un jour ajouter : le refus parce que vous insultez l’éditrice.

Car la vérité est simple : pourquoi voudrais-je intégrer à mon équipe des personnes dont l’unique posture est l’agressivité ? Une revue est un travail collectif. Et si je crois profondément à la collaboration, je refuse de travailler avec ceux qui considèrent normal de rabaisser ou d’attaquer l’éditrice (et les autres membres de l’équipe) au passage.

Il faut aussi rappeler que ce système repose sur un contrat, même implicite. Comme dans n’importe quel milieu de travail, il existe des normes et des conventions : on ne peut pas tout se permettre. Nous n’avons pas souvent de service RH auquel se référer, vu la petite taille des équipes, mais cela ne signifie pas que le cadre professionnel disparaît. Je n’irais pas acheter mes légumes à un maraîcher qui me hurle dessus pendant tout mon magasinage ; pourquoi accepterais-je que des contributeur·rice·s m’adressent de la même manière leur agressivité ? Une relation éditoriale exige, elle aussi, un minimum de respect réciproque pour fonctionner.

J’ai longtemps cru qu’il valait mieux me taire, encaisser, me dire que j’étais peut-être « la pire éditrice de tous les temps » plutôt que de me défendre. Mais même mon syndrome de l’imposteur a ses limites, cela fait 10 ans que je fais ce métier, j’ai fait toutes mes études autour de lui, j’ai une petite idée de ce que je raconte. Dès mon arrivée en poste, un éditeur chevronné (❤) m’a donné un conseil précieux : « Tu as le choix. Ton équipe doit te soutenir, pas te plomber. » Je ne l’ai pas assez écouté, pensant le milieu bienveillant, surtout dans une dynamique de reprise et de relance évitant enfin le naufrage tant promis. Mais je le comprends désormais : publier, c’est choisir, et ce choix inclut les personnes avec qui je souhaite travailler.

Alors quand des « collaborateurs » (notons le masculin) exigent un traitement spécial parce qu’ils publient depuis avant ma naissance, ou s’indignent de devoir répondre aux appels de textes « comme tout le monde », ouvrent leur premier message par « je suis déçu de la nouvelle direction », je n’ai qu’une réponse : non. Pourquoi choisirais-je, parmi l’abondance de propositions que je reçois, celles qui viennent de gens désagréables ? Pourquoi ne pas privilégier, tout simplement, les auteur·rice·s poli·e·s, respectueux·ses, attentif·ve·s à leur relation avec la revue ? Je ne parle pas de ronds de jambe et je crois à la confrontation féconde, surtout quand il s’agit d’expliquer un avis sur des objets culturels… mais cela m’inquiète pour mes camarades. Plus jeune, j’ai été broyée par des remarques semblables, j’ai voulu arrêter ce genre de travail. J’ai passé des nuits à angoisser sur les retours d’un chef qui finance une revue sans s’abaisser à en comprendre le quotidien, sur des courriels d’auteurs demandant l’impossible, sur des directeur·rice·s de numéro m’affirmant qu’il est normal que je travaille de nuit pour pas qu’iels aient à tenir des délais (quand vous comptez 24h de travail par jour : vous êtes le problème, pas l’équipe qui vous dit non).

J’ai le cuir (plus) solide aujourd’hui et un village autour de moi, des ami·es cher·es et un compagnon merveilleux, un chien que j’ai habitué à aboyer à la mention de certains noms… je me fiche un peu de l’avis de ces messieurs, mais il y a à peine quelques années, j’aurais plié, j’aurais accepté les insultes et rebutades ; j’aurais construit mon quotidien autour de la peur de mes courriels.

Combien sommes-nous à accepter ? Je suppose que s’ils se le permettent, c’est qu’ils n’y voient pas de conséquence ? Comment se plaindre de ne pas gagner assez d’argent parce qu’on n’a pas assez d’articles acceptés par des revues dans le même souffle qu’on attaque la personne en charge de la sélection sans faire le lien ?

On me répète souvent ce que je « dois » aux contributeur·rice·s. Je leur dois de la rigueur, de la transparence, du soin éditorial, des paiements à temps, mon attention, ma créativité pour trouver comment « faire marcher » le texte, alors eux nous doivent au minimum le respect. La collaboration fonctionne dans les deux sens.

Et si vraiment vous tenez à une revue, vous la suivez, vous la soutenez, vous ne découvrez pas par hasard des semaines après un appel à textes, vous les avez lus en premier et vous avez manifesté votre intérêt, vous avez surveillé les avancés et encouragé en route. Vous ne la réduisez pas à des factures. Si vous êtes un membre concerné de l’histoire d’une revue, vous lui accordez de l’attention, et oui, un peu d’amour pour son équipe et son travail quotidien.