Certains naufrages sont dus à leurs équipages
Ces derniers mois, je me suis découvert une spécialité : le sauvetage en haute mer déchainée. J’ai remué ciel et terre pour redresser la revue que je dirige, et j’aimerais compléter ici mon billet Pourquoi mordre la main, en posant une question simple : pourquoi le blâme d’un naufrage revient-il toujours uniquement à l’équipe, et jamais au contenu ?
Oui, en fin de compte, c’est toujours la faute du capitaine : si le bateau coule, c’est que le cap était mauvais ou que la tempête n’a pas été contournée. Mais quid de l’équipage ?
Une revue ne sombre pas seulement parce que ses comptes sont fragiles ou que sa gestion a pris du retard. Elle coule aussi si ses pages n’intéressent plus personne. Un lectorat qui s’ennuie tourne le dos : il ira lire ailleurs, ouvrir de splendides éditions illustrées, se plonger dans nos sœurs exigeantes et audacieuses, délaisser la revue devenue pesante et hors du temps.
Une revue, c’est un cap éditorial, une voix collective, une ligne tracée par une multitude de plumes. Mais si certains matelots n’écoutent pas les ordres, si personne ne rabat les voiles, si l’on promet un passage clair là où s’étend un banc de sable, alors la responsabilité ne revient pas seulement au capitaine. Surtout quand l’équipage change extrêmement peu sur plusieurs décennies, peut-être le message était-il sous leurs yeux.
Car une revue doit évoluer pour rester pertinente : parce que le monde de la culture change, parce que les pratiques de lecture évoluent, parce que les modes de prescription se renouvellent. On n’achète pas par fidélité abstraite : si deux numéros ne me disent rien, je cesse d’acheter, peu importe le prestige du titre ou les abonnements familiaux (preuve à l’appui : ma révolution intime contre Télérama, lecture récurrente de ma mère enseignante).
Alors pourquoi n’admet-on jamais que si une revue ne se vend pas, c’est peut-être parce que son contenu ne tient pas la route ? Certes, la distribution peut être défaillante, la découvrabilité insuffisante. Mais si la revue est visible, en librairie, discutée partout, il faut poser la question : et si le problème venait aussi des textes ?
Soyons clairs : je n’ai pas accepté ce poste parce que j’adorais cette revue. Je ne la lisais pas, me pensant trop jeune et trop littéraire, je la supposais sur la table de chevet de ma grand-tante. Je lisais LQ, Moebius, Livre Hebdo, Estuaire, Liberté, Esse, Art&Texte, Solaris, Bifrost, parfois Le Pied ou Nyx, toujours Dire. Mais pas Nuit Blanche. C’est précisément pour cela que j’ai accepté le défi, et c’est aussi pour cela, je pense, que j’ai été choisie : pour secouer une institution, transformer les ruines qu’on me confiait en terrain d’expérimentation. Je n’ai pas d’admiration débordante pour l’ancienne version de la revue, je suis convaincue que tout peut cesser et que nous ne sommes aussi bons que nos derniers numéros. Oui, c’était impressionnant à l’époque, mais non, je ne dois pas ma vie à ces pères fondateurs. Je dois mon emploi au CA actuel, je le dois à mon expérience, je le dois à la ténacité des institutions qui ont mis la revue sous respirateur artificiel pendant qu’on l’opérait à cœur ouvert.
Je n’étais pas le bon public, mais j’aurais, sur le papier, dû l’être : lectrice, investie, abonnée à des revues et intéressée à l’actualité littéraire notamment québécoise. C’est bien que quelque chose n’allait pas… alors, quand le navire reprend doucement la mer après avoir été porté à bout de bras hors du sable, sans l’aide de l’équipage, et que celui-ci pense reprendre sa routine, je ne peux m’empêcher une certaine surprise. Reprendre le navire ne veut pas dire le re-couler immédiatement : je serais désespérée de ne pas vouloir lire un numéro que je viens d’éditer.
Depuis que j’ai pris mes fonctions, tout semble imputé aux retards de gestion, aux lenteurs de coordination, à la direction. Certes, ça n’aide pas. Mais le lectorat, lui, ne voit pas nos formulaires papier ni nos classeurs d’archives en désordre. Ce qu’il juge, ce sont les pages entre ses mains, la qualité des articles et l’attrait de la couverture ; la pertinence de la ligne éditoriale, l’utilité dans son parcours de notre numéro. Si le rôle d’un·e éditeur·rice est celui d’un catalyseur, en créant les conditions d’une rencontre, en accélérerant une réaction, il n’y aura pas de miracle si les ingrédients de départ ne sont pas les bons. Avec des textes trop faibles, trop ternes, trop convenus, il n’y a rien à catalyser : l’alchimie n’opère pas, et la revue sombre dans l’indifférence.
Aujourd’hui, l’heure est à la reconstruction. Et je préfère battre le fer de nouvelles Nuits Blanches que d’entretenir les cendres ; je préfère souffler sur les braises. Ce que j’aime, ce sont les voix qui s’annoncent, les textes de fond, les regards neufs. Alors oui : certains naufrages sont dus à leurs équipages.
À nous, maintenant, de hisser les voiles autrement.