{"id":754,"date":"2026-01-12T09:00:00","date_gmt":"2026-01-12T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/comfycademia.emmanuellelescouet.com\/?p=754"},"modified":"2025-12-04T16:13:03","modified_gmt":"2025-12-04T15:13:03","slug":"certains-naufrages-sont-dus-a-leurs-equipages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/comfycademia.emmanuellelescouet.com\/index.php\/2026\/01\/12\/certains-naufrages-sont-dus-a-leurs-equipages\/","title":{"rendered":"Certains naufrages sont dus \u00e0 leurs \u00e9quipages"},"content":{"rendered":"<div class=\"et_pb_section_0 et_pb_section et_section_regular et_block_section\">\n<div class=\"et_pb_row_0 et_pb_row et_block_row\">\n<div class=\"et_pb_column_0 et_pb_column et_pb_column_4_4 et-last-child et_block_column et_pb_css_mix_blend_mode_passthrough\">\n<div class=\"et_pb_text_0 et_pb_text et_pb_bg_layout_light et_pb_module et_block_module\"><div class=\"et_pb_text_inner\"><h3>Certains naufrages sont dus \u00e0 leurs \u00e9quipages<\/h3>\n<\/div><\/div>\n\n<div class=\"et_pb_text_1 et_pb_text et_pb_bg_layout_light et_pb_module et_block_module\"><div class=\"et_pb_text_inner\"><p style=\"font-weight: 400;\">Ces derniers mois, je me suis d\u00e9couvert une sp\u00e9cialit\u00e9\u00a0: le sauvetage en haute mer d\u00e9chain\u00e9e. J\u2019ai remu\u00e9 ciel et terre pour redresser la revue que je dirige, et j\u2019aimerais compl\u00e9ter ici mon billet <i>Pourquoi mordre la main<\/i>, en posant une question simple\u00a0: pourquoi le bl\u00e2me d\u2019un naufrage revient-il toujours uniquement \u00e0 l\u2019\u00e9quipe, et jamais au contenu\u2009?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Oui, en fin de compte, c\u2019est toujours la faute du capitaine\u00a0: si le bateau coule, c\u2019est que le cap \u00e9tait mauvais ou que la temp\u00eate n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 contourn\u00e9e. Mais <i>quid<\/i> de l\u2019\u00e9quipage\u2009?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Une revue ne sombre pas seulement parce que ses comptes sont fragiles ou que sa gestion a pris du retard. Elle coule aussi si ses pages n\u2019int\u00e9ressent plus personne. Un lectorat qui s\u2019ennuie tourne le dos\u00a0: il ira lire ailleurs, ouvrir de splendides \u00e9ditions illustr\u00e9es, se plonger dans nos s\u0153urs exigeantes et audacieuses, d\u00e9laisser la revue devenue pesante et hors du temps.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Une revue, c\u2019est un cap \u00e9ditorial, une voix collective, une ligne trac\u00e9e par une multitude de plumes. Mais si certains matelots n\u2019\u00e9coutent pas les ordres, si personne ne rabat les voiles, si l\u2019on promet un passage clair l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9tend un banc de sable, alors la responsabilit\u00e9 ne revient pas seulement au capitaine. Surtout quand l\u2019\u00e9quipage change extr\u00eamement peu sur plusieurs d\u00e9cennies, peut-\u00eatre le message \u00e9tait-il sous leurs yeux.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Car une revue doit \u00e9voluer pour rester pertinente\u00a0: parce que le monde de la culture change, parce que les pratiques de lecture \u00e9voluent, parce que les modes de prescription se renouvellent. On n\u2019ach\u00e8te pas par fid\u00e9lit\u00e9 abstraite\u00a0: si deux num\u00e9ros ne me disent rien, je cesse d\u2019acheter, peu importe le prestige du titre ou les abonnements familiaux (preuve \u00e0 l\u2019appui\u00a0: ma r\u00e9volution intime contre <i>T\u00e9l\u00e9rama<\/i>, lecture r\u00e9currente de ma m\u00e8re enseignante).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Alors pourquoi n\u2019admet-on jamais que si une revue ne se vend pas, c\u2019est peut-\u00eatre parce que son contenu ne tient pas la route\u2009? Certes, la distribution peut \u00eatre d\u00e9faillante, la d\u00e9couvrabilit\u00e9 insuffisante. Mais si la revue est visible, en librairie, discut\u00e9e partout, il faut poser la question\u00a0: et si le probl\u00e8me venait aussi des textes\u2009?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Soyons clairs\u00a0: je n\u2019ai pas accept\u00e9 ce poste parce que j\u2019adorais <em>cette revue<\/em>. Je ne la lisais pas, me pensant trop jeune et trop litt\u00e9raire, je la supposais sur la table de chevet de ma grand-tante. Je lisais <i>LQ<\/i>, <i>Moebius<\/i>, <i>Livre Hebdo<\/i>, <i>Estuaire<\/i>, <i>Libert\u00e9<\/i>, <i>Esse<\/i>, <i>Art&amp;Texte<\/i>, <i>Solaris<\/i>, <i>Bifrost<\/i>, parfois <i>Le Pied <\/i>ou <i>Nyx<\/i>, toujours <i>Dire<\/i>. Mais pas <i>Nuit Blanche<\/i>. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela que j\u2019ai accept\u00e9 le d\u00e9fi, et c\u2019est aussi pour cela, je pense, que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 choisie\u00a0: pour secouer une institution, transformer les ruines qu\u2019on me confiait en terrain d\u2019exp\u00e9rimentation. Je n\u2019ai pas d\u2019admiration d\u00e9bordante pour l\u2019ancienne version de la revue, je suis convaincue que tout peut cesser et que nous ne sommes aussi bons que nos derniers num\u00e9ros. Oui, c\u2019\u00e9tait impressionnant <strong>\u00e0 l\u2019\u00e9poque<\/strong>, mais non, je ne dois pas ma vie \u00e0 ces p\u00e8res fondateurs. Je dois mon emploi au CA actuel, je le dois \u00e0 mon exp\u00e9rience, je le dois \u00e0 la t\u00e9nacit\u00e9 des institutions qui ont mis la revue sous respirateur artificiel pendant qu\u2019on l\u2019op\u00e9rait \u00e0 c\u0153ur ouvert.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je n\u2019\u00e9tais pas le bon public, mais j\u2019aurais, sur le papier, d\u00fb l\u2019\u00eatre\u00a0: lectrice, investie, abonn\u00e9e \u00e0 des revues et int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 litt\u00e9raire notamment qu\u00e9b\u00e9coise. C\u2019est bien que quelque chose n\u2019allait pas\u2026 alors, quand le navire reprend doucement la mer apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 port\u00e9 \u00e0 bout de bras hors du sable, sans l\u2019aide de l\u2019\u00e9quipage, et que celui-ci pense reprendre sa routine, je ne peux m\u2019emp\u00eacher une certaine surprise. Reprendre le navire ne veut pas dire le re-couler imm\u00e9diatement\u00a0: je serais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de ne pas vouloir lire un num\u00e9ro que je viens d\u2019\u00e9diter.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Depuis que j\u2019ai pris mes fonctions, tout semble imput\u00e9 aux retards de gestion, aux lenteurs de coordination, \u00e0 la direction. Certes, \u00e7a n\u2019aide pas. Mais le lectorat, lui, ne voit pas nos formulaires papier ni nos classeurs d\u2019archives en d\u00e9sordre. Ce qu\u2019il juge, ce sont les pages entre ses mains, la qualit\u00e9 des articles et l\u2019attrait de la couverture\u2009; la pertinence de la ligne \u00e9ditoriale, l\u2019utilit\u00e9 dans son parcours de notre num\u00e9ro. Si le r\u00f4le d\u2019un\u00b7e \u00e9diteur\u00b7rice est celui d\u2019un catalyseur, en cr\u00e9ant les conditions d\u2019une rencontre, en acc\u00e9l\u00e9rerant une r\u00e9action, il n\u2019y aura pas de miracle si les ingr\u00e9dients de d\u00e9part ne sont pas les bons. Avec des textes trop faibles, trop ternes, trop convenus, il n\u2019y a rien \u00e0 catalyser\u00a0: l\u2019alchimie n\u2019op\u00e8re pas, et la revue sombre dans l\u2019indiff\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Aujourd\u2019hui, l\u2019heure est \u00e0 la reconstruction. Et je pr\u00e9f\u00e8re battre le fer de nouvelles <i>Nuits Blanches<\/i> que d\u2019entretenir les cendres\u2009; je pr\u00e9f\u00e8re souffler sur les braises. Ce que j\u2019aime, ce sont les voix qui s\u2019annoncent, les textes de fond, les regards neufs. Alors oui\u00a0: certains naufrages sont dus \u00e0 leurs \u00e9quipages.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 nous, maintenant, de hisser les voiles autrement.<\/p>\n<\/div><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ces derniers mois, je me suis d\u00e9couvert une sp\u00e9cialit\u00e9 : le sauvetage en haute mer d\u00e9chain\u00e9e. 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